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historique


Le Blocus de l’Espagne


Au moment même où nous rompions avec Blum sur une position nette et tranchée de lutte contre la guerre, la révolution espagnole mettait durement à l’épreuve, à la fois notre pacifisme révolutionnaire, notre internationalisme, et aussi l’unité de notre tendance.

Le 18 juillet 1936, le coup d’Etat militaire du colonel Franco ouvrait, en Espagne, la guerre civile. Le risque était gros que les puissances fascistes ne soutiennent militairement l’officier rebelle. Une guerre mondiale pouvait sortir de leur intervention. Blum, un peu par pacifisme, beaucoup pour rassurer la City de Londres qui possédait en Espagne d’énormes investissements, imagina de proposer à tous les gouvernements intéressés un chevaleresque accord de non-intervention. La France s’engageait à ne pas aider les républicains espagnols à condition que les autres puissances, "piquées d’honneur" (sic), disait Blum, promettent d’observer une attitude similaire de neutralité. La frontière des Pyrénées fut fermée, l’exportation de matériel de guerre à destination de l’Espagne interdite.

Bien entendu, les Etats fascistes violèrent avec entrain la non-intervention et armèrent l’Espagne franquiste. Blum, il le reconnaîtra plus tard, avait fait un marché de dupes. Marceau Pivert, déchiré entre son pacifisme et son internationalisme, commença par tenter de justifier l’embargo (1). Il dénonça le danger de guerre immédiate en Europe, danger, d’ailleurs, évident, que comportait toute intervention dans la guerre civile espagnole. Mais, au sein de notre Gauche révolutionnaire, cette caution accordée à Blum suscita de vives critiques. Michel Collinet prit la tête de l’opposition à Marceau Pivert, avec le slogan : "A bas l’embargo !" Le seul argument valable de Pivert, c’était que la guerre pouvait sortir de l’émulation des fournitures d’armes à l’Espagne ; mais une politique de fausse neutralité ne réduisait en rien les dangers de conflit. L’étonnant, c’était que des militants socialistes qui, par ailleurs, critiquaient durement les faiblesses du gouvernement, approuvaient son attitude dans l’affaire d’Espagne. "Curieux strabisme !" lançait Collinet (2).

Marceau Pivert avait repris à son compte, pour tenter de justifier sa position, le fameux distinguo entre un gouvernement qui, exerçant le pouvoir dans la société bourgeoise, ne peut rien faire par lui-même, et les masses populaires qui, elles, devaient aider leurs frères espagnols par l’action directe, par une intervention rapide et efficace, visant à empêcher le ravitaillement des rebelles et à organiser leurs propres fournitures clandestines (3). Pour Collinet, cette conception, que Marceau, d’ailleurs, s’étant ressaisi, ne tarda pas à abandonner, était empruntée aux rêveries révolutionnaires des anarchistes d’autrefois. Elle ne tenait pas compte des réalités. En fait, les organisations ouvrières internationales ne réussirent jamais à imposer un embargo prolétarien, et l’aide sous le manteau, malgré le dévouement de certains camarades, demeura bien insuffisante.

Situation paradoxale : ceux des socialistes qui firent passer des armes à travers la frontière avaient à déjouer la surveillance de sbires aux ordres du gouvernement "à direction socialiste". Il est vrai que, parfois, la main droite voulut ignorer ce que tramait la main gauche. Ainsi, à l’Hôtel Matignon, Jules Moch, secrétaire général de la présidence du Conseil, me reçut gentiment et confidentiellement, flanqué de Germaine, son épouse : il voulait bien donner un coup de pouce à mon ami Robert Louzon qui, avec des camarades, projetait d’enfouir des armements au fond d’un lac pyrénéen, en attendant leur transfert ultime en Espagne.

Plus tard, le leader du POUM, Julian Gorkin, devait exprimer la reconnaissance de tous les antifascistes espagnols pour l’action de Marceau Pivert pendant les premiers mois de la guerre civile (4). En silence, assure-t-il, il rendit les services les plus grands. Il profita de sa mission à la présidence du Conseil pour faciliter les achats d’armes, pour aplanir toutes sortes d’obstacles. Chaque jour, de Barcelone, lui étaient communiquées des nouvelles qu’il faisait transmettre par toutes les stations françaises de radio. En outre, il surveillait étroitement les activités des agents franquistes en France et au Maroc français, et interceptait nombre de leurs télégrammes. A une conférence du Bureau de Londres (voir plus loin, p. 237), en octobre 1936, Marceau Pivert fit un rapport dans lequel il affirma que l’Espagne républicaine recevait, de France, une aide clandestine considérable (5). Mais l’embargo des armes ne faisait alors que commencer. Et l’évaluation de Marceau Pivert allait s’avérer beaucoup trop optimiste.

Au Congrès de Marseille de juin 1937, Edouard Serre, directeur technique d’Air France, qui savait ce dont il parlait, car il s’était largement dépensé au service de l’Espagne républicaine, affirma : "Il faut en finir avec cette plaisanterie d’une aide occulte et importante que l’on n’a pas le droit d’avouer en raison de la situation internationale. Non, ça n’est pas passé ! Non ! ça ne passe pas !"

Et l’orateur d’affirmer avec force qu’une aide aux révolutionnaires espagnols ne risquait pas de conduire à la guerre, mais à une condition : que le gouvernement de Front populaire se décide, en même temps, à déclarer la paix au monde et à dénoncer le traité de Versailles. Hélas, le national-communisme, qui réclamait à grands cris des armes pour l’Espagne, n’était pas disposé à soutenir des initiatives aussi pacifistes.

Quant à moi, j’avais cru devoir prendre une position qui se distinguait à la fois de celle de Marceau Pivert et de celle de Michel Collinet : la meilleure façon d’aider la Révolution espagnole, c’était, à mes yeux, de poursuivre la révolution commencée en France. Cette révolution, je regrettais de voir tant de camarades de notre Gauche révolutionnaire la sous-estimer et, par l’accomplissement d’un légitime devoir internationaliste, consacrer, en fait, tout leur temps, toutes leurs énergies à la solidarité avec l’Espagne, alors qu’en France même nous avions tant à faire. Mais Collinet traitait ma position d’abstraite, de fataliste et me rétorquait que la révolution en France était impossible si le prolétariat n’aidait pas l’Espagne ; pour lui et ses amis du Comité d’action socialiste pour l’Espagne (6), le CASPE, la lutte contre l’embargo était un levier de l’action révolutionnaire des masses.

J’avais tort, sans aucun doute, d’accorder une priorité à la révolution en France, mais je ne me trompais guère en me méfiant des intentions de Collinet et de ses amis qui, assez vite, devaient les faire glisser dans un bellicisme à la Zyromski. Ce n’était vraiment pas la peine d’avoir rompu avec la tendance Bataille socialiste !

Quand, beaucoup plus tard, Marceau Pivert fera son examen de conscience, il refusera à Léon Blum l’excuse du risque de guerre. Cette excuse, dira-t-il, avait impressionné une grande partie des socialistes, en général plus pacifistes que révolutionnaires (lui-même y compris, aurait-il pu ajouter). Mais, avec le recul des années, il lui était impossible d’admettre la sincérité du chef de gouvernement de 1936 : car le même Blum, plus tard, ne devait-il pas, sans la moindre hésitation, préparer, voter, soutenir la guerre impérialiste (7) ? Et Marceau de convenir que "le voile de chasteté de la non-intervention" avait couvert le blocus de la Révolution espagnole (8).

Toujours est-il que les incidences du drame espagnol affaiblirent, de diverses façons, notre Gauche révolutionnaire, lui firent perdre sa cohésion.
 
"Front populaire, révolution manquée" , 1963

Notes :
1. Bulletin intérieur de la Gauche révolutionnaire, août 1936, discours au Conseil national du 18 avril 1937.
2. La Gauche révolutionnaire, 20 novembre 1936.
3. Supplément au n° 12 de La Gauche révolutionnaire, 20 décembre 1936.
4. Julian Gorkin, Introduction à l’édition mexicaine de Où va la France ? de Marceau Pivert (février 1941).
5. F. Brockway, Inside the left, p. 296.
6. Ce comité groupait, à côté de social-patriotes tels que Jean Zyromski, Louis Lévy et Jean Longuet, un certain nombre de membres de la Gauche révolutionnaire tels que Michel et Simone Collinet, Colette Audry André Weil-Curiel, Claude Beaurepaire, Edouard Serre, Jean Prader, Lucien Weitz. Il publia, à partir du 16 avril 1937, un journal : L’Espagne socialiste.
7. Où va la France ?, op. cit.
8. Manifeste du Front ouvrier international contre la guerre, Mexico, 7 novembre 1940.



Dernière mise à jour CVS: Vendredi 26 Octobre, 2007 [16:59:54 UTC]